Nicolas Favre

ou la peinture arrachée



Salut à toi, Nicolas, tes gueules au sexe de boue écrasent les pâleurs de la peau. Elles effraient les froides peintures et font fête féroce aux corps d’apparat. Ils ont perdu leurs oripeaux… Comme il se doit, tu mets la culture au rancart. Le grotesque ténébreux, truculent et paillard, festif et jaculatoire, s’empare à vif et à cru de tout l’espace de la toile, comme échappé d’un sombre banquet saccagé. Et l’implacable figure humaine saigne de nuit sous les crocs de la cruauté. Peu de couleurs, épaisses et denses, ou légères et fluides, te suffisent. Elles s’étreignent et s’affrontent, assourdies et latentes, et se révèlent comme des laves mentales.

Pendant ce temps-là, en infernale santé, et comme échappée du magma de nos sources, ta peinture se déploie, arrachant à la mort-vie des lambeaux d’être.

On voit chez toi, intact dans la matière charnelle, sourdre à vif le sang des origines, quand rôdent les affres du désir, entre merveilles et sacrilèges. Ils se moquent et se moqueront toujours de la morale fabriquée, ramenée ici aux brutales tribulations de la tribu archaïque, qui d’emblée en impose, mais qui sait attendrir au-dedans, proche à jamais de nos fragilités... La chair qui ose se lâcher vibre et triomphe, obscène et sans fard, au-dessus de la mêlée des images usagées. Drôles de têtes et drôles de cous qui s’allongent et se durcissent vers les hauteurs, comme des coulées en ascension… Surgissante blancheur qui creuse la nue et se perd dans le silence perméable des ténèbres. Le creux des bouches fait blessure, la main animale emplit grandement l’étendue, et les yeux sont des trous dans l’abîme.

Pendant ce temps-là, en lents geysers à peine contrôlés, ta peinture métamorphique s’élève gravement dans la nuit.

Chez toi s’agitent et s’étalent tous les pantins du monde, et les faces effarées des fantômes dénoncés. Avec de violentes taches d’univers, des plaques sombres de couleurs lourdes, et des taches de hasard. Des êtres d’ombre font la foire et la vie, et font face au spectateur dessalé, toisé, au regard décoincé. Couve ici la plus grande compassion, la fête à jamais inguérissable de l’art et de la vie, et le formidable étonnement d’exister.

Pendant tout le temps de ta création, tellurique et mouvante, ta peinture resplendit.

Christian Noorbergen

 

Paroles d’atelier

 

Peu de couleurs suffisent à Nicolas Favre, et sa gamme chromatique est serrée. “Les couleurs s’imposent, ou plutôt leur assemblage s’impose, sur le plan esthétique, mais aussi émotionnel, et sentimental.

Etrangement, avec ce travail, je me suis découvert un fantasme nostalgique, disons soviétique, sur la Russie bolchevique, une mélancolie au goût de steppes, qui donnerait naissance à des compositions colorées de gamme slave…“

Dans l’œuvre entière couve l’idée d’un monde transparent qui se met en place, avec ses chocs et ses entrechocs, celle d’un chaos qui s’organise, et d’un idéal à venir. “De grands espaces vierges, où tout est possible – le fantasme de ma géographie secrète - opposés à l’oppression. L’œuvre est l’équilibre entre ces contraires…"

 Ces grands espaces seraient les miroirs du vide central d’où surgissent ses formes dures et saisissantes, qui font taches, signes, et corps. “C’est l’espace qui permet la naissance de quelque chose, comme une éructation, ou un accouchement.“

 

La création s’arrache à la création. L’art de Nicolas Favre fouille l’impact dur, voire violent. Dans ses toiles, les corps brûlent l’espace. Si les mains font la gueule aux bienséances, elles étreignent l’humanité. Des taches de mort-vie ensemencent l’étendue. Des coulures verticalisent la toile. On dirait des agressions de surface, des larmes de peinture. Ces corps là exacerbent le chaos porteur d’âme, au centre de l’œuvre. Choc salutaire qui délivre le regard du trop-plein des images fatiguées de la modernité.

“Paradoxalement, ma peinture, consciemment, est douce, dans le travail, dans la pose, comme des caresses intérieures alternées avec des moments de chaos violent. C’est cela qui donne naissance ou qui détruit. Cette violence étant mienne, je suis en accord avec elle. Elle ne m’est pas étrangère, elle ne me fait pas peur. Mais, parfois, mon travail me dépasse. Je suis en train de travailler, et quelque chose va plus loin que moi. Et je ne me reconnais pas. Ça arrive comme une météorite. Si je me regarde, je vois un étranger. Je ne suis pas prêt.“

 

Peut-être faut-il le long et lent travail de la peinture pour porter cet arrachement, et préparer l’acceptation de ce qui surgit. Chaque peinture est une approche... “Je ne veux pas être dépossédé trop vite de ce que j’ai fait. Il faut mourir à quelque chose pour renaître à autre chose. Et dans la peinture, c’est tous les jours, c’est sans fin. On peut même se demander si la peinture, entre naissance et mort, existe vraiment“.

Dans la peinture de Nicolas Favre, il y a quelque chose d’éphémère, de l’ordre de l’instant privilégié, avec de quelque chose de passant qu’il faut saisir, pour arracher au temps qui passe, à la durée intérieure, un arrêt de conscience plastiquement concrétisé. “Un arrêt de conscience et en même temps une surconscience de ce moment. Je n’en profite pas vraiment – la peinture, au fond, est mon symptôme, et on peut se plonger, des heures durant, dans ce qui n’aura duré qu’un instant. Cependant, une peinture est terminée quand elle peut vivre sa vie propre. Elle continue seule. Je le sens physiquement. Ce n’est pas un orgasme, mais ça me picote dans le dos ! Là, je profite de ma peinture. Puis j’attends la suivante…“

 

Sans doute, les critères esthétiques latents, connus et inconnus, se mettent-ils peu à peu en place. Et installent une création plurielle.

“Il y a toujours plusieurs lectures. Les couleurs, par exemple, pourraient être des larmes, du sang, ou des coulures dramatiques, mais cet aspect s’oppose à l’aplat du fond, plus calme et reposant.

L’œil va du repos à la tourmente. Le chaos s’allie aux effets de matière. J’ai besoin d’une force dramatique et lyrique, bien orchestrée. Mon travail autrefois était trop séducteur. Je veux casser cette séduction pour être au fond, dans un rapport direct, d’homme à homme. Il ne s’agit pas de caresser le spectateur.

 

Mes sources sont exigeantes. Rebeyrolle a fait vaciller mes codes graphiques, je rêve de tenir mon pinceau comme Soutine, pour qu'en jaillisse la même sourde puissance, et j’aime l’outrageante fraîcheur de Baselitz dans l'application de la mère matière."

Le point de départ est une base graphique, puis la peinture prend toute la surface, quand même de grandes traces dessinées restent présentes. Nicolas Favre sollicite la gamme entière du vocabulaire plastique : dessin, signe, tache, couleur, coulure, aplat... Le tragique latent tient à la tache implacable qui nappe le tableau, du gris au noir, du blanc au rouge.

 

S’agit-il du tragique de l’existence ou tient-elle de sa vie propre ?

“Pour moi c’est la même chose. Toute l’humanité est en nous. D’où l’immortalité de la peinture qui parle à tous les hommes, et qui dit quelque chose de l’inconscient collectif. Peindre une maison, c’est déjà un autoportrait. Ma souffrance est là. La peinture apaise mes angoisses et me régule. J’exorcise symboliquement les tourments de vie, qui résonnent chez les autres humains.

Rétrospectivement, c’est à partir du décès de mon frère que la peinture s’est vraiment imposée à moi. Ce décès m’a inscrit au cœur de la brièveté de l’existence. Il y a le fantasme de rester vivant au-delà de la vie, au-delà de ma vie. Et quand je peins j’ai l’impression d’être sur une scène. De chanter devant 15000 personnes !“

 

La tache, qui incante crûment la toile, s’écrase-t-elle de manière agressive afin de faire face à l’inertie du monde, ou bien vient-elle du dedans, comme une fleur volcanique qui viendrait éclore à la surface ? “Les deux. Elle sourd du dedans, elle vient du flux. Je ne sais pas d’où elle vient. Est-ce la peinture qui me crée, ou est-ce moi qui la crée ? J’ai ce doute. Ne suis-je qu’un instrument ? Cette fleur-tache vient s’éclater sur la toile. Puis, inlassablement, elle revient en miroir. Circularité de surface, en tourbillon, mais aussi, et sans fin, circularité du dedans vers la surface…

 

Il faut que je sois en pleine conscience pour travailler… Il faut que mon corps soit en état de service. Qu’il soit disponible à la peinture. Où est ma liberté, là-dedans ?

Peindre aveugle…“

 

 

Christian Noorbergen

Entretiens dans l’atelier. Sainte-Savine, mars 2013.