A l'heure d'une société où l'art déborde de distractions, scènes récréatives, où nos cénacles artistiques encouragent à une œuvre "communicante", où le geste-même doit être acte stratégique de communication, l'atelier et son peintre se trouvent bien souvent renvoyés à l'isolement au point qu'ils ne se sentent plus les vivants d'une communauté. Et pourtant ils sont là, bien là, existant concrètement dans le monde depuis la naissance du temps, cohabitant dans une pudeur extrême qui caresse parfois la limite d'un sentiment de persécution pouvant mener jusqu'au point d'une rationalité dont ils perdent la maitrise.

Et pourtant aussi, le peuple s'empresse aux portes des cathédrales de nos génies peintres tellement médiatisés. Les collections enflent et mûrissent, le flux des amateurs se développe et se fortifie encore. La peinture, cette glorieuse peinture, que l'on a voulu assassiner, répudier, morte, résiste et fait front avec une incroyable fraîcheur perpétuellement nouvelle, une impertinence insolente qui fait le pied de nez aux agitateurs abscons et qui nous rappelle sans cesse notre appartenance à ce monde. Car il s'agit bien ici d'appartenance. Ne sommes-nous pas les enfants de Rembrandt, Goya et Cézanne? Ne sommes-nous pas les poussières d'un espace intemporel dans lequel l'œuvre est le lien/témoin indispensable à notre progression ou pour le moins à l'illusion de notre progression? Et c'est bien là, Nicolas Favre, que tu trouves ta place, ton espace et ta dignité. C'est bien ta résistance et ton attachement pour l'humanité que tu nous livres, non pas comme vision imposée mais comme objet d'une réflexion partagée dans laquelle tu alimentes ton spectateur autant qu'il te nourrit lui-même; et dans la continuité d'une histoire de l'art, de l'histoire et de l'art. Ton drame est sous-jacent de la question récurrente du devenir de l'homme, de son existence-même; sa condition, ses pouvoirs, ses errances… devenir qui conditionne également ta vie, ta possible - ou non - vie de peintre. Mais le sens n'est pas tout et ne fait pas toute ta peinture; il est contribution attentive de l'œuvre et sait demeurer discret pour laisser place juste à l'œuvre. Il y a la toile, la surface à combler / à combler sans cesse, le geste suffisamment audacieux sans provocation ni jamais obscénité pour celui qui regarde vraiment. Il y a la couleur non pas celle que tu choisis mais celle qui s'impose – évidente. Il y a l'exigence à satisfaire de celui qui cherche sans ne jamais trouver. Et ta vraie peur serait un jour de ne plus chercher... Non… il ne suffit pas de peindre l'homme pour qu'il devienne heureux. Il y a les portraits les familles les bestiaires, mots qui me paraissent bien anecdotiques en regard de la pertinence de l'œuvre que tu nous offres. Il y a à voir et à goûter une peinture qui n'existerait pas sans toi, sans nous…

Il y a Nicolas Favre qui proclame " Je me demande si je pourrais consacrer mon temps à aller à la pêche sur les bords du canal ?"

Nicolas, ton canal n'est-il pas la vie; et ta pêche, celle d'une humanité en désespérance que tu nous livres et nous partages avec l'illusion d'une re-construction qui t'apparaît possible pour te – (nous) rendre meilleur.

 

Marc Decaux - directeur de la Galerie Lillebonne

Nancy, Janvier 2018

 

 

Nicolas Favre

ou la peinture arrachée

 

 

Salut à toi, Nicolas, tes gueules au sexe de boue écrasent les pâleurs de la peau. Elles effraient les froides peintures et font fête féroce aux corps d’apparat. Ils ont perdu leurs oripeaux… Comme il se doit, tu mets la culture au rancart. Le grotesque ténébreux, truculent et paillard, festif et jaculatoire, s’empare à vif et à cru de tout l’espace de la toile, comme échappé d’un sombre banquet saccagé. Et l’implacable figure humaine saigne de nuit sous les crocs de la cruauté. Peu de couleurs, épaisses et denses, ou légères et fluides, te suffisent. Elles s’étreignent et s’affrontent, assourdies et latentes, et se révèlent comme des laves mentales.

Pendant ce temps-là, en infernale santé, et comme échappée du magma de nos sources, ta peinture se déploie, arrachant à la mort-vie des lambeaux d’être.

On voit chez toi, intact dans la matière charnelle, sourdre à vif le sang des origines, quand rôdent les affres du désir, entre merveilles et sacrilèges. Ils se moquent et se moqueront toujours de la morale fabriquée, ramenée ici aux brutales tribulations de la tribu archaïque, qui d’emblée en impose, mais qui sait attendrir au-dedans, proche à jamais de nos fragilités... La chair qui ose se lâcher vibre et triomphe, obscène et sans fard, au-dessus de la mêlée des images usagées. Drôles de têtes et drôles de cous qui s’allongent et se durcissent vers les hauteurs, comme des coulées en ascension… Surgissante blancheur qui creuse la nue et se perd dans le silence perméable des ténèbres. Le creux des bouches fait blessure, la main animale emplit grandement l’étendue, et les yeux sont des trous dans l’abîme.

Pendant ce temps-là, en lents geysers à peine contrôlés, ta peinture métamorphique s’élève gravement dans la nuit.

Chez toi s’agitent et s’étalent tous les pantins du monde, et les faces effarées des fantômes dénoncés. Avec de violentes taches d’univers, des plaques sombres de couleurs lourdes, et des taches de hasard. Des êtres d’ombre font la foire et la vie, et font face au spectateur dessalé, toisé, au regard décoincé. Couve ici la plus grande compassion, la fête à jamais inguérissable de l’art et de la vie, et le formidable étonnement d’exister.

Pendant tout le temps de ta création, tellurique et mouvante, ta peinture resplendit.

Christian Noorbergen